La légende de la rue du Chat-qui-pêche

Enseigne d'un "chat qui pêche" rue de la Huchette, aujourd'hui

De nombreuses rues parisiennes tirent leur nom d'anciennes enseignes d'auberges, de tavernes et d'échoppes à l'époque (avant 1730 où les premiers noms de rues sont gravés sur la pierre des façades de la capitale) où arpenter Paris tenait d'un véritable rébus d'images parlantes qui souvent se faisaient le véhicule d'énigmes phonétiques dignes des cryptages ésotériques de la langue des argotiers et des alchimistes, dans un temps où la majorité des citadins étaient illétrés.

Pour se retrouver dans la ville, il fallait dans un premier temps exercer le regard en hauteur, à hauteur de ciel dans des rues qui étaient pour la plupart bien plus étroites et sombres qu'aujourd'hui;puis dans ce zodiaque pléthorique d'images et de sculptures colorées, en isoler certaines étoiles qu'il fallait alors déchiffrer pour en reconnaître la fonction.

La rue "du Chat qui pêche" dans le quartier de St Michel (Vème arrondissement) tient son nom d'une enseigne trop ancienne pour en attester les contours et qui vérifie pourtant par la survivance de son nom dans l'odonymie urbaine, une transmutation heureuse.

Le tracé de cette rue, la plus étroite de Paris, est attestée sur les plans de la ville depuis 1540. Sente que l'on imagine bien obscure, elle débouchait alors directement sur le lit de la Seine où maintes chutes malheureuses ont dû conduire.

La rue du Chat-qui-Pêche photographiée par Charles Marville, 1866.

À l'époque la tradition orale tenait royaume et les images cristallisaient les éclats de dires, rumeurs, proverbes qui étincellaient les joies et les malheurs d'une ville vécue, d'une ville vivante; les enseignes-pour la plupart disparues aujourd'hui- devenaient les vestiges de ces parenthèses de vie de voisinage: des indices de mémoires cryptées au fil du temps dont on ne peut désormais remonter l'histoire qu'en songe, à défaut de sentiers de preuves dont la juridiction de l'écriture se fera souveraine.

Une rue de "la male parole" par exemple, attestée dès 1229 dans le IVème arrondissement jusqu'à sa destruction en 1853 par les travaux de Haussmann, ouvre une constellation perdue de mauvais dires, de "malédictions", de calomnies et de secrets rompus; à laquelle ajouter le cortège des supplices qui alors condamnaient les langues de ceux par qui la parole mauvaise avait jailli, à être tranchée aux carrefours de la ville et à tomber pour un seul mot.

Tout un firmament d'usages, de violences, de blessures mais aussi de promiscuités, de solidarités dont la langue transmise, le récit colporté, la mémoire soufferte et vécue se faisait le véhicule hermétique, conservant en transformant, survivant en... oubliant.

La rue du Chat-qui-Pêche vient d'une enseigne qui elle même occulte un proverbe: "aller voir pêcher les chats" : se laisser persuader facilement.

En orbite de ce firmament, un ciel encore plus occulte: celui d'une légende. On raconte qu'au XVème s. un chanoine, sans doute exilé du chapitre vosin de Notre-Dame se livrait ici à l'alchimie en étroite association avec un chat noir qui lui était fort utile; ce dernier, en effet, réussissait d'un adroit coup de patte (diabolique?) à attraper les poissons de la Seine au bout de la rue. Trois étudiants soupçonnnant l'action du diable et persuadés (n'allaient-ils pas "voir pêcher les chats"?) que le chat et l'alchimiste ne faisaient qu'un, tuèrent l'animal et le jettèrent dans le fleuve. L'alchimiste disparut...Quelques temps. Puis revint...À la surprise des étudiants...qui finirent décontenancés quelque temps plus tard de revoir le chat-qui-pêche poursuivre ses hautes oeuvres à l'ombre de la ru(s)e!

Enseigne "Le Chat-qui-Pêche" à Bruxelles.

...Depuis, le Chat pêcheur, repu de la pescaille parisienne, s'en est allé pêcher à l'international.

 

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