La Nuit de Paris, dernier rempart

 

Depuis la ville gallo-romaine primitive ressérée sur la petite île de la Cité jusqu'aux fortifications militaires d' Adolphe Thiers au XIXème s., Paris connut 7 enceintes successives, défensives ou bien fiscales: remparts massifs, blessants, bléssés, qui disent la violence des heurts et la sophistication de l'artillerie, la sanguinolence des blessures qui s'y sont ouvertes, la difficulté pour la ville de se constituer en refuge.

Des murs de pierres ourlant Paris, reprisant çà-et-là au fil des siècles les coutures rendues obsolètes, étendant ses ceintures et à mesure de sa taille galopante, des murs comme des ceintures morales ou de justice gardant des assauts de l'ennemi la virginité de la ville et que l'on pourrait imaginer gardés par des lions comme dans les allégories anciennes;

Hans Memling, allégorie de la Chasteté,1480.

  Des murs enfin aux bossages sculptés à facettes comme une orfèvrerie de guerre, saillies en pierre, angles-mâchoires, diamants dardant le sang des jets qui se retournent à l'encontre de leurs archers

 

De ses 7 murs abattus au gré des désaffections, aujourd'hui invisibles, la ville conserve, indélébile, dans le tracé radio-concentrique de sa croissance et dans le relief pentu de certaines buttes, la cicatrice de tous ses errements, de toutes les circonvolutions, de toutes les guerres.

La "Zone" de la Villette, 1930.

Certains verraient aujourd'hui à juste titre dans le boulevard périphérique -dont le tracé épouse l'espace dégagé au début du XXème s par les fortifications d'Adolphe Thiers- un huitième mur, moins tangible que les murs de pierre, non moins martial, tout aussi funeste si l'on en juge les circulations sans fin qu'il envoûte et qui finissent-étrange- par se rejoindre comme le serpent hermétique se mordant la queue.

Condamné à une course toujours la même et dans le nouvel horizon sonore fossile des ambulances et des moteurs, la défense de Paris se drape des fumées d'échappements et des urgences du monde moderne contre lesquelles aucun rempart n'a d'envergure.

Pourtant, et au-delà de ce huitième mur invisible, des astres tombés à terre endorment des constellations fantômes:

Qui laisseraient croire à une confirmation heureuse des lois magiques de l'univers qui jusqu'à la Renaissance gageaient que "ce qui est en haut est comme ce qui est en bas" si ce n'était que ces étoiles n'ont rien de philosophal mais signent encore la guerre: celle que les forts de Thiers dont elles sont le moule ont semé dans la proche banlieue de la capitale, d'Issy à Aubervilliers, de Montrouge à Romainville.

C'est bien la guerre et non plus l'art des talismans qui se poursuit, si l'on en croit L'éternité par les astres d'Auguste Blanqui, sur d'autres espaces-temps en tous points similaires au nôtre, guerre qui lâche sur les routes ses lots de mercenaires errants comme autant de mauvais enfants que des Cours des Miracles toujours recueillent aux marges licencieuses de Paris; sombre tribut de Léviathans déchiquetés sous les heurtoirs sourds de la civilsation et en pâture à des labyrinthes aux initiations fânées,

dont les fantômes redressent l'image, paradoxale.

Où commence, où finit Paris? Peut-être dans le premier regard, dans la première tombe, qui comprend la mort.

La mort "vivante, non la mortelle. Parce que, si l'on suit Rainer Maria Rilke: "ce qui fait la mort étrange et difficile,c'est qu'elle n'est pas la fin qui nous est due, mais l'autre, celle qui nous prend avant que notre propre mort soit mûre en nous. (...)Car nous ne sommes que l'écorce, que la feuille,mais le fruit qui est au centre de tout c'est la grande mort que chacun porte en soi".

Paris ne compte pas 8 murs invisibles, il en manque un. Ce neuvième mur : la nuit.

Une nuit sans fin, une nuit aux marges qui bâillent encore des seuils de liberté malgré la balistique de l'éclairage, une nuit que plus personne ne protège dans la solitude dressée d'une guérite malgré le flamme d'une chandelle dont Bachelard nous a soufflé la patience.

Il en a fallu des nuits qui givrent le sang des cathédrales dans la circulation occulte des regards de pierre de ceux qui trouvent et finissent par se taire, des nuits à coudre au front des évidences que l'aube est un seuil qui nous est rendu, des nuits pour recomposer dans l'ombre le songe solide que chaque jour rituellement démembre.

Combien de nuits qui imperceptiblement rejouent un poids d'ombre sur la balance secrète d'une Justice dont on rêve le poids de chair comme les allégories anciennes battent la systole discrète d'une respiration morale,

Allégorie de la Justice, Giotto, 1305, chapelle Scrovegni, Padoue.

un poids d'ombre qui vienne creuser la terre noire des alchimies profondes et persévérant dans le mystère, étincelant d'invisible: heurter la résistance d'une aube en gestation, lueur-cristal en contrepoids imperceptible sur la forge de la recomposition du jour.

Combien de Nuits pour combien de Vestales ont-elle tramé dans l'occulte réversibilité des évidences, une sente où poursuivre l'irrésolution en cours que la Nuit laisse deviner dans la confusion des formes qui l'escorte,

Combien de Vestales se sont éteintes sans interrompre la flamme

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