Le "Beau Bourg" des Saltimbanques

Depuis 1321, date à laquelle est fondée la corporation de la Ménestrandise autour de l'église St Julien des Ménestriers dans le quartier du "Beau bourg" alors en expansion et coupé en deux par l'enceinte de Philippe Auguste, jusqu'à la Révolution qui sonne l'abolition des corporations de métiers d'ancien régime, les artistes de rue parisiens tiennent siège et farce dans la rue des Jongleurs (l'actuelle rue Rambuteau).

(Sur le plan de St Victor, 1550)

Le Centre Pompidou est encore fantôme, le traversent alors les rues de la Baudroierie, des vieilles-étuves-St Martin et de Venise.

Rue de Venise, partie aujourd'hui détruite pour construire le Centre Georges Pompidou

On criait alors les "étuves" (lieux de bains chauds qui au Moyen-Âge servaient aussi de lieux de prostitution couverts), on lavait son linge à la fontaine "Maubuée" (>"mauvaise buée": mauvaise lessive), première fontaine publique parisienne dont une reconstruction datant du XVIIème subsiste de manière fort discrète à l'angle actuelle de la rue de Venise:

Qui a souffert d'être déplacée en 1937 lors de la destruction du plateau Beaubourg sur lequel 40 années plus tard allait être bâti le Centre et qui laissa au coeur du quartier une fosse sourde où les rues défuntes, il faut le croire, furent enterrées sans funérailles.

Une béance comme une entrée mythique des Enfers et qui rappelle le charnier voisin du cimetière des Innocents des Halles, fosse commune à ciel ouvert qui sept siècles durant digéra la dernière dépouille de millions de parisiens jusqu'à son déplacement dans les Catacombes à l'aube de la Révolution et comme une conjuration: une mort que l'on ne veut plus dans la ville et que l'on voue à l'extra-muros de ses ailleurs,

Des ailleurs comme des terres inconnues dans l'au-delà des géographies admises-là où anciennement les cartographes reléguaient les monstres les plus hybrides de l'imaginaire collectif-, des au-delà désormais souterrains, rationnalisés dans les trous creusés par les anciennes carrières qui ont épuisé toutes leurs pierres pour construire les immeubles qui surnagent à la surface de la ville qu'il faut s'imaginer en recouvrir mille; mille Villes Invisibles qu'Italo Calvino a inachevé d'écrire, mille Paris dans le temps et dans l'espace que parfois l'inespéré dédale imaginaire rencontre en une "image dialectique" pour reprendre une formule chère à walter Benjamin: cet instant où l'immémorial surgit comme un éclair et traverse les ciels des mémoires sans que l'instant d'un regard présent n'y redécouvre un accès à la polyphonie qui oeuvre à l'insu de tous, dans la musique de la ville.

 

Le quartier de Beaubourg et ses saltimbanques fantômes et pourtant vivants, réanime l'organe des divinations et des oracles que la modernité a mutilé.

Ce qui a vécu dans un quartier, survit toujours, parfois de façon imperceptible: c'est là le viatique imaginaire qui oeuvre au Grand Oeuvre des métamorphoses.

Tout semble avoir disparu. L'hygiénisme semble avoir effacé jusqu'aux infimes traces de la vie de ceux qui façonnent la ville bien plus profondément que les lois d'urbanismes et d'assainissment des consciences et des imaginaires. Ceux-ci qui ont traversé: qui ont souffert la ville dans la blessure constamment réouverte de leurs errances et que le mystère de l'existence finit par avouer sous couvert de l'expérience.

Les cris, les abandons, les étreintes: autant de carrefours que Paris recroise malgré les boulevards ensorcelés à la spirale desquels le périphérique actuel dresse le maléfice d'une enième frontière, moins tangible que les anciens murs de défense où tant de guerres sont venues se fracasser, et nonobstant si tragique puisque tant d'existences et d'exils s'y tuent encore dans l'omerta admise du culte invisible du déni de ce qui vit et qu'une ceinture de circulations sans fin vient masquer d'un mouvement perpétuel et qui se mord la queue.

 

Une circonvolution que le plan de Paris, radio-concentrique, engage vers un mouvement spirale libératoire que l'horizon contemporain du Grand Paris tentaculaire replonge dans les abbysses d'une éternelle reconduction, d'un supplice mythologique à n'en jamais achever l'effort de Sisyphe ou la rotation ardente d'Ixion.

En 1975, l'anarchitecte Gordon Matta Clark creuse un trou dans un bâtiment du 27 de la rue Beaubourg condamné à être démoli dans le cadre du réamménagement du plateau Beaubourg et de l'érection du Centre.

"Conical Intersect", oeuvre désormais intrônisée au panthéon de l'art dit contemporain en cette fin du XXème s. par le talisman de sa monnaie photographique, est devenue l'emblème dévitalisé de ce que l'artiste, influencé par le situationnisme de Guy Debord, avait conçu comme une percée psychogéologique dans l'intimité des entrailles d'un temps que la ville digère comme un ventre.

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