Ruines de Paris -songes, hallucinations, réalités-

"C'est en vue des ruines de Paris que j'écris cette dépêche"

Ainsi débute un curieux ouvrage intitulé "les ruines de Paris en 4875" et publié en 1875 de manière anonyme.

 

 

En 4875, suite à d'innombrables catastrophes, Nouméa est devenue la capitale de la civilisation. Une expédition mandatée par le ministère de la Marine et des Colonies est en charge de retrouver les ruines de l'antique Paris, nouvelle Troie, cité désormais mythique à l'origine fantastique de la nouvelle société. La mission s'avère un succès puisqu'on retrouve le site de l'ancien Paris et des scientifiques armés d'inférences se mettent à extrapoler sur des vestiges infimes l'aura des anciens monuments qu'il faut croire la mémoire iconographique a colporté et malgré l'incendie de l'hôtel de ville en 1871, lors du siège de la Commune de Paris où de précieux documents étaient partis en fumée.

Hôtel de Ville suite à l'incendie de la Commune, 1871, photographie anonyme

L'ouvrage postérieurement avoué de la plume de l'historien de Paris Alfred Franklin dont il commetra une réédition en 1908, recouvre une satire incisive et rusée d’une archéologie aléatoire et bâtie sur des préjugés.

À l'image de son prédécesseur Louis-Sébastien Mercier qui, en 1771 et à l'orée du pressentiment des remous révolutionnaires, nous a légué "L'an 2440, songe s'il n'en fut jamais", modèle du genre: une fiction corrosive où le narrateur se projette dans le Paris de 2440 , après un sommeil qui aura duré 670 ans et force les contrastes afin de servir en filigrane les idéaux des philosophes des Lumières.

Premier roman d'anticipation, première utopie à se projeter dans le temps et non plus dans l'espace de terres fantasmées, le songe de Mercier se revêt à posteriori de l'inquiétante étrangeté prophétique: la plupart des prédictions imaginées par l'auteur s'étant concrétisées du vivant de celui-ci; ce qui lui fera dire "je suis le véritable prophète de la Révolution.

"Les monuments de l'orgueil sont fragiles": et c'est dans un Versailles désert que Mercier en 2440 rencontre un Louis XVI en guenilles qu'il prend d'abord pour un vieillard; abattu et en larmes, le roi dépassé nourrit l'aigreur de la culpabilité.

En 4875, les expéditions de Franklin tombent "à trois ou quatre km de la côte, sur une ville d'aspect misérable"

  Intérieur d'un chiffonier, Porte d'Ivry, Atget,1912

Qui pourrait tout-à-fait rapeller sans trahir les clichés d'Eugène Atget au début du XXème s. alors que Paris vient d'être entièrement nettoyé par les travaux du préfet Haussmann et que les derniers vivants, les parisiens trop pauvres qui ne sont plus en mesure de loger intra-muros se sont fait expropriés par cette nouvelle ville pré-fabriquée et destinée au Léviathan de la spéculation immobilière : obligés de se convertir en fantômes venant hanter la "Zone" dégagée de l'ancienne fortification d'Adolphe Thiers.

La Zone à la Porte d'Asnières, Atget, 1913.

"Hommes du XIXe siècle, l’heure de nos apparitions est fixée à jamais, et nous ramène toujours les mêmes"!

s'écrie Auguste Blanqui, "l'éternel enfermé" au plus profond de sa cellule et alors qu'il écrit un testament poétique incandescent où révolution sociale et cosmique étreignent les derniers feux d'une éternité qui s'avoue le miroir des répétitions mécaniques de la misère de la condition humaine, "l'éternité par les astres".

"Fixée", "à jamais": et en cette fin de XIXème s.à l'unisson d'une autre révolution: celle de la fixation de l'image photographique que la noce étroite des chlorures et nitrates d'argent consomme après des siècles de fantasmes.

"Fixer" le volatil des alchimistes et dans la quête des distillations innombrables et des recompositions sans fin qui conduisent dans les ténèbres du mystère de la matière à la quintessence ultime, peut-être: "l'heure des apparitions".

"Fixer" comme "figer" l'existence comme la mémoire en cette nouvelle civilisation où à défaut de Mercure fécond et fugitif la "conservation" devient le meître-mot.

Figer, fixer une ville à la frontière, de la frontière où l'on parque les derniers sursauts d'existences habitantes et habitées et que l'on somme déjà de partir et dans l'anticipation du futur boulevard périphérique, dernier mur-autrement plus pervers car intangible- de la capitale.

"Une ville d'aspect misérable": quelle misère plus grande pour une ville que d'avoir été désertée de ceux qui en fondent la mémoire, les amours, les blessures, le caractère?

Nul besoin d'utopie littéraire pour en confronter l'abîme:

Boulevard St Germain, Charles Marville, 1877

Une photographie de Charles Marville suffit.

La cité "idéale" des perspectives humanistes a évacué l'homme de son projet. Cet homme que la Renaissance avait voulu placer "au centre de toutes choses" suivant la formule du sophiste Protagoras: la modernité l'a placé au centre du Spectacle.

La ville utopique à l'aube de la modernité a évacué l'homme de son projet. Ou bien l'a-t-elle simplement condamné à être cet oeil unique, sujet de la perspective, assigné à une place unique. Un infime déplacement du regard: la scène artificielle de construction du réel s'effondre, in Ictu Oculi: en un clin d'oeil.

Un regard fixé, une place unique: celle du condamné sur le billot au-dessus duquel la lame ne tardera pas à trancher et de manière industrielle depuis que la Veuve a gagné l'unanimité des rôles du théâtre. Les têtes rouleront ou bien on cherchera dans leur regard figé par la mort mécanique le soupçon d'une dernière image : image d'une ville qui quémande au spectacle de la mort rituellement civique une issue cathartique à l'absence de carnaval.

En 4875, l'expédition de Nouméa poursuit ses explorations dans la ville cousue de misère et c'est bientôt le regard de l'ethnologie naissante au XIXème s.qui se retourne vers ceux qui l'ont armé pour extra-territorialiser le déni de leurs vibrants archaïsmes: on s'inquiète de retrouver le chef de l'antique Paris; ce dernier "recouvert d'une ample peau de loup, toute constellée de coquillages et (...) à la coiffure composée d'aigrettes, de plumes et de panaches sur laquelle brillait une écaille d'huître" attendait miraculeusement les aventuriers tapi dans sa hutte et entouré de ministres.

Dans une cérémonie digne des accueils de Cortès au nouveau Monde, le chef du site parisien recouvert désormais par une vallée de misère aride guide l'expédition vers le haut d'une colline d'où surgit la vision fantastique des ruines de Paris parmi lesquelles se dressaient pêle-mêle des dômes, des colonnes, des portiques, des flèches élancées, des frontons, des statues, des chapiteaux et le front fier de l'arc de triomphe de la place de l'étoile.

Il leur expose la malédiction du site où désormais ne croît qu'une herbe rêche. Les pâturages stériles, le ciel sans soleil... Excepté les soirs d'orages où semblent se réveiller les spectres de la ville et avec eux leurs cortèges de cris et de labeurs, d'ivresses et de soifs.

Bientôt et avec son accord, des chantiers archéologiques commencent: couches géologiques, fossiles de poissons, de feuilles à tabac, de chats de gouttière confirment aux dires des savants calédoniens que Paris aurait souffert une catastrophe irréversible aux alentours de 1700 suite à quoi elle a été définitivement anéantie.

Nul besoin encore ici d'archéo-fiction pour convenir avec Alfred Franklin que le règne de Louis XIV fut une hécatombe.

Première catastrophe : Le roi abat l'enceinte de Charles V qui ceinturait Paris jusqu'en 1670 et ouvre à son emplacement les "boulevards"qui deviennent bientôt le circulaire ensorcelé où les badauds naissants viendront circonvolutionner l'offrande profane de leurs dimanches et dans l'envoûtement urbain d'une balistique de plus en plus occulte. Bientôt, on s'inquiètera des circulations des gens, de la traçabilité et de la programmatique de leurs parcours. La ville devient sous Louis XIV un chantier militaire sous le masque d'un hygiénisme balbutiant qui culminera trois siècles plus tard sous le second Empire et dont nous sommes encore les héritiers.

Parce qu'il s'inquiète de l'image de la ville et un siècle avant la mode du Grand Tour qui nous lèguera au XXème s.l'épidémie la plus admise (le tourisme), le roi commence à raffler dans les rues de Paris les personnes jugées "vagabondes" (littéralement "sans aveux": c'est-à-dire: socialement intraçables) et les enferme dans le tout nouvel "hôpital général", entendons un lieu de réclusion (une maison de "force" tel qu'on disait alors) afin, entre autre, de rentabiliser leur force de travail. La préfecture de police nouvellement créee avec à sa tête Claude-Nicolas Gabriel de la Reynie s'occupe de son côté de démanteler les Cours des Miracles où subsistaient les dernières "zones" franches où savoir échapper force de mystification et de subversion au totalitarisme d'un état qui est en train de centraliser tous ses pouvoirs. De la Reynie s'occupe également d'envoyer aux bûchers les dernières "sorcières" dont la Brinvilliers et Lavoisin, figures qui cristallisent à leurs dépens la queue de la comète des superstitions portée à ébullition lors de la célèbre Affaire des Poisons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mots-clés: