Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

“Aux Belles Poules”: le réveil d’une maison close

1946: la Loi “Marthe Richard” est sans appel. L’interdiction des maisons-closes est votée en France: du jour au lendemain, des centaines d’établissements ferment dans la capitale.

                   “Au Moulin”, maison close disparue, 16 rue Blondel.

Du jour au lendemain, on rabat les devantures, on éteint les lampions rouges qui scintillaient au front des portes, on pose un dernier regard sur l’antre où le mystère réserva si souvent l’intraçabilité des allers et des venues.

On fait tourner la clé dans la serrure. Bientôt, promoteurs démembreront les chambres des étages en surfaces taillées menues où étudiants et jeunes travailleurs voueront leurs nuits au seul plaisir de l’étanchement de leur fatigue.

Du jour au lendemain, des milliers de filles se retrouvent sans travail, à la rue, avec pour seule dot le trousseau de leurs tenues galantes et le maigre héritage que des années de travail n’ont su faire fructifier que dans les comptabilités restées obscures d’une tenancière, qui elle aussi, s’est fait la malle…

La seconde guerre mondiale s’est terminée et avec elle cette réputation d’un Paris “bordel de l’Europe” que la licence sexuelle des maisons de tolérance permise depuis Napoléon et devenu le fleuron touristique du Paris des Expositions Universelles, avait assise comme l’incontournable de la Vie Parisienne immortalisée par l’opéra-bouffe de Offenbach.

Des 200 maisons officielles auxquelles s’ajoutent celles que l’on nommaient sans ambiguïté des “maisons d’abattage”, il ne reste aujourd’hui que des façades que le remploi et les restaurations successives finissent par confondre dans l’amalgame urbain.

Le salon pompéïen du Chabanais, 12 rue Chabanais.


La façade du “Chabanais”, bordel parisien le plus couru au XIXème s.

 

 

En effet, qui soupçonnerait aujourd’hui, en passant par la rue Chabanais à l’ombre de la bibliothèque Nationale dans le 2ème arrondissement, que derrière la façade du numéro 12, coincée entre deux restaurants asiatiques à la mode des afterwork, le bordel le plus luxueux d’Europe offrait aux princes et industriels les plus riches un asile des plus courus lors de leurs visites d’affaires dans la capitale?

Pourtant, le parisien curieux dont le regard est habitué à scruter les menus vestiges que les murs de la ville n’effacent pas tout-à-fait, saura encore surprendre quelques indices sur ces façades reconverties au sacerdoce bienséant du vivre-ensemble, qui témoignent encore à basse fréquence de ce passé dévolues aux “maisons de société et de plaisirs”.

Carte de visite d’une maison “de société”sise au 106 boulevard de la Chapelle, début du XXème s.

 

Ce sont des numéros d’immeubles qui dénotent de la signalétique commune de faïence blanche sur fond bleu, soit qu’ils soient plus grands que la normale, soit que leurs couleurs ou matériaux diffèrent:

le “36” rue St Sulpice, témoignant de feue la maison close de l’Abbaye, connue comme le “bordel des gens d’église” car mitoyenne de l’église St Sulpice.

 

Le numéro “32” de la rue Blondel voilait sans ambiguïtés le bordel “Aux belles poules” voisin de la rue St Denis.

 

Ce sont aussi les judas grillagés qu’arborent encore quelques portes comme les cicatrices inaperçues d’une désaffection des usages qui tôt ou tard finit par dissoudre la souvenance, et avec elle celui qui se souvient celui qui aurait pu et jusqu’à la moëlle de la Mémoire rongée jusqu’au vertige;

Ce sont ensuite des maigres récits que compilent les historiens des mentalités, les guides des bordels édités massivement jusque dans les années 30, le célèbre registre des Courtisanes tenue par la brigade des moeurs dans la deuxième moitié du XIXème s.où le nom de Sarah Bernhardt voisine celui d’une sombre inconnue dont la carrière demi-mondaine, “d’horizontale” ne gagna pas la faveur d’une gloire posthume.

Et rue Blondel, depuis un an, c’est l’ouverture au public d’une maison close redécouverte depuis peu derrière les panneaux de bois qui recouvraient l’intérieur du rez-de-chaussée : “Aux belles poules”, un bordel de “moyenne gamme”qui connut ses heures de faste dans les années 1920, dans l’entre-deux-guerres.

C’est à la faveur du rachat de l’immeuble en 2014 pour servir de locaux à une société informatique, que Caroline Senot, la fille du propriétaire, émoustillée par une mosaïque de l’entrée représentant une prostituée à la chevelure rousse caractéristique (depuis le XIIIème s. et le règne du roi St Louis, obligation était faite aux prostituées de se démarquer des femmes vertueuses soit que leurs cheveux soient teint en roux, soit par le port d’une ceinture dorée)

et par une autre mosaïque sur le sol des toilettes représentant une poule étrange:

décide, une fois son père parti à la retraite, de percer le mystère de ce lieu et d’en retirer les panneaux de bois.

C’est alors l’émerveillement: sous les panneaux de bois, c’est d’abord la découverte d’un bout de miroir, puis de mosaïque…L’un après l’autre, les panneaux révèlent au jour une véritable capsule temporelle restée intacte.

Comme la cité enfouie de Pompéi, le recouvrement l’avait préservée de la désaffection et de ses destructions…inéluctables.

D’ailleurs l’exemple de Pompéi n’est pas fortuit: n’y-a-t-on pas retrouvé presque 2000 ans après son ensablement, parmi les divers établissements qui constituaient la cité, un lupanar entier avec ces cellules ornées de fresques explicites, voire même des graffitis des prostituées elles-mêmes et de leurs clients?

C’est aux “Belles Poules” du 32 rue Blondel, une émotion semblable à la redécouverte d’une cité ensevelie qui a dégagé puis restauré pendant plus d’un an la salle “de réception” où les clients faisaient connaissance avec les filles.

Une salle remplie de miroirs ovales où les reflets ne se sont point inscrits mais dans le tain desquels on devine une profondeur :

 

 

Des fresques peintes sur les carreaux qui ornent le dessus comme au front des temples antiques, les cortèges d’évènements marquants et fondateurs de la vie de la cité:

…à cette différence qu’ici, le décor décline une mythologie érotique propre aux années 1920: cortèges de satyres et harems anachroniques permettent la représentation de femmes nues aux poses sans ambages, rappelant qu’ici, dans cette salle, les prostituées se mettaient en scène dans des tableaux vivants, dénudées et affriolantes, afin de séduire les clients qui avaient loisir de les regarder sous toutes les coutures depuis les fauteuils où ils sirotaient une coupe de mousseux…à défaut de champagne comme c’était le cas dans les maisons de plus haute gamme.

Des scènes prises sur le vif également, toutes droites sorties de cette modernité artistique éprise de réel et de vécu, qui valut à Manet et à Baudelaire, quelques décennies plus tôt,le parfum de scandale qui finit par les inscrire dans l’antichambre des avant-gardes.

Une salle “d’attente” au pavement étincelant où il faut imaginer fauteuils et lumière tamisée que la récente propriétaire a remis au goût du lieu,

Un bar à l’entrée du lieu au même endroit où à l’époque, se dressait un vestibule tarifé aux soifs de boire, aux soifs de voir et aux soifs…de faire.

“Aux Belles Poules” ressurgi des tréfonds de l’oubli qui dura un siècle, vous accueille aujourd’hui lors de visites de groupe réalisées par la propriétaire et vous offre la possibilité de privatiser ses espaces pour tous types d’évènements.

Plus d’infos sur leur site:http://www.auxbellespoules.fr

♦Aux Belles Poules, 32 rue Blondel, 75002 Paris. Métro Strasbourg-Saint-Denis.♦

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