Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

“Bibi-la-purée”: Roi de la Bohème, Prince des clochards

On le reconnaissait de loin à son allure dégingandée: redingote défraîchie, silhouette venteuse, une fleur à la boutonnière, un mégot aux lèvres.

Il grimpait d’un pas alerte les pentes de la rue des Martyrs où il lui arrivait de croiser Verlaine, le poète, lequel il harcelait pour, au sens propre, lui cirer les pompes.

Car il était aussi cireur de chaussures. Mais pas que. Aux officiers de la justice auxquels, force de filouteries,  il lui arrivait d’avoir à faire, il se présentait: “Bibi-la-purée, seigneur de Salis et autres lieux. Et rentier”.

De son vrai nom André-Joseph Salis-qu’il partageait sans lien de parenté avéré avec Rodolphe Salis, le créateur du célèbre cabaret du Chat Noir- Bibi-la-purée était bien rentier, c’est vrai: il touchait une petite pension annuelle de 400 frs versée par la compagnie d’assurances La Nationale. Mais le maigre salaire était bien vite dépensé…aussi n’était-il vraiment rentier qu’un jour dans l’année, le jour où il touchait sa rente qu’il s’ingéniait à joyeusement dilapider-et v’la-t-il pas que c’était heureux: c’était le 21 Juin, le jour le plus long de l’année!

Aussi, avec raison, accordait-il: “Je mène, pendant un jour, la vie d’un millionnaire; le reste de l’année: je m’en souviens”.

Le clochard.

Bibi-la-purée devint à la fin du XIXème s. une figure incontournable de Montmartre et du Quartier Latin où il traînait sa gouaille, ses hardes et tout un fatras d’objets hétéroclites qu’il proposait aux passants en échange d’un mot d’esprit ou d’un sourire.

Car, Bibi était “clochard” au sens noble et depuis tristement oublié du terme: “clochard”, celui qui attendait la sonnerie de la cloche de la fin du marché des Halles qui autorisait à récupérer les invendus et à ouvrir le banquet.

Si Bibi errait dans Paris , il ne mendiait pas son écot mais partageait avec les passants, les poètes et les vieux bougres ses saillies et ses trouvailles. Il était hors-circuit économique. La seule dette qu’il contractait s’abouchait à son grand rire qui servait de bouclier apotropaïque contre la Mort, cette créance universelle.

Ami et secrétaire de Verlaine selon ses dires, c’est grâce à l’ombre du poète que Bibi est resté dans les annales: à la mort du poète, Bibi s’intronise revendeur officiel des objets et des lettres du défunt. Trafiquant de reliques au sens glorieux des mafias ecclésiastiques qui infiltraient le Moyen-Âge, Bibi devint aussi le modèle de toute une foule d’artistes, peintres, sculpteurs et poètes qui finirent par le sacrer, en ces temps de décadence fin de siècle tannés d’absinthe et de précarité urbaine, “roi de la Bohème”.

La “Bohème”

La buveuse d’absinthe, Edgar Degas, 1875

En cette fin de XIXème s, assailli par la révolution industrielle et la pauvreté nouvelle qui infiltre la soif de profit galopante au coeur des villes, l’ouvrage de Henry Murger “Scènes de la vie de Bohème” publié en 1851 devient le miroir où se reconnaît une nouvelle classe, pas tant sociale que spirituelle: une classe d’artistes pauvres qui entrent dans les arts sans d’autre moyen d’existence que l’art lui-même. En proie aux difficultés de subsistance de plus en plus dictées par le rendement, victimes le plus souvent de la bouderie des institutions légitimantes des Salons et des galeries, ces artistes de la bohème (“vagabonds comme des bohémiens”) hantent les bouges de Montmartre où cabarets et tue-soif soulagent une population hétéroclite de déclassés, ouvriers expropriés et prostituées, comme antan les Cours des Miracles aux frontières de l’enceinte fortifiée de la ville.

Le Bateau-Lavoir en 1910, place Ravignan.

 

Bicoques de guinguois, mal construites sur les flancs des anciennes carrières, petits logements de une seule pièce servant à la fois de résidence et d’atelier, le terrain alors encore vague de la butte Montmartre offre encore aux artistes et aux petites gens la possibilité de rester intra-muros.

Au Bateau-Lavoir, Picasso tire le portrait de Bibi plusieurs fois:

Jacques Villon, le frère de Marcel Duchamp, le croqua sur le vif, entre deux cafés, peut-être à l’Auberge du Clou, avenue Trudaine, où se réunissaient artistes et chansonniers comme anciennement les repaires mal famés aimantaient les fraternités occultes de mauvais garçons et de bandits.

Bibi-la-purée, Jacques Villon, 1898.

 

Le sculpteur Jean Bailleul le redressa de plain-pied et lui rendit les honneurs du volume et de la stature.

Bibi-la-purée, Jean Bailleul, 1902

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Peu-à-peu, dans l’imaginaire, Bibi-la-purée prend de l’épaisseur. Une photographie nous le montre de profil, tenant sa canne, esquissant un mouvement de marche. À la même époque, Marey et Muybridge tentent de fixer la décomposition du mouvement via la technique nouvelle de la photographie augmentée du mode rafale. Le neurologue Charcot, qui travaille à la Salpétrière, définit une pathologie nouvelle, selon lui exacerbée par la révolution industrielle: “l’automatisme ambulatoire”: cette “impulsion à partir et aller devant soi, dans un état variable d’obnubilation de la conscience et sans but défini”. Elle n’est qu’un terme technique pour faire rentrer le vagabondage -considéré comme un délit- dans le champ plus resserré et sans issue de la déviance. Elle devient, à cette fin,  une maladie mentale…

Le flâneur

Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde”: telle est la définition que donne Baudelaire du “flâneur”, un terme qu’il invente ce faisant dans Le peintre de la vie moderne.

Baudelaire a-t-il croisé Bibi-la-purée dans l’athanor urbain, là-même où Verlaine qu’a bien connu l’inclassable excentrique, reposait son spleen à la table solitaire d’un cabaret de deuxième classe?

Verlaine, à la table du café François Ier au Luxembourg.

 

…On l’ignore. Quoiqu’il en soit, Bibi-la-purée, si évanescent et intraçable se fasse-t-il dans le souvenir de ces êtres qui marquent sans jamais fixer leur empreinte , peut sans feinte modestie, rattacher à tous ces titres remarquables de “rentier”, “cireur”,”épouvantail fantastique” et “clochard céleste”, celui de “flâneur” et ainsi faire une irruption remarquée et remarquable dans l’histoire de la ville moderne, ses rutilances, ses anachronismes, ses violences.

L’énigme Érik Satie

Parmi ses innombrables expédients, un objet attirait l’attention de Bibi plus qu’un autre: le parapluie.

 

Hommage à Lautréamont, Man Ray, 1933.

Qui sait…Peut-être que la “rencontre fortuite d’un parapluie sur une table de dissection” qui n’avait pas encore percé de l’anonymat des Chants de Maldoror que les surréalistes ne tarderont pas à découvrir, infusait l’air de Paris que Duchamp n’avait pas encore mis sous cloche.

Le fait est que, le fantaisiste gouailleur, maître des rencontres les plus fortuites -et il s’entend des métaphores- était spécialisé dans un larrecin monomaniaque: le vol de parapluies.

À cette époque, le musicien Érik Satie habitait encore Montmartre, dans une toute petite chambre rue Cortot. Bibi-la-purée l’y a sans doute croisé et ce dut être bien cocasse: qui dirait lequel des deux faisait de l’ombre à l’autre tant les deux semblaient sortir tout droit d’un rébus retors aux kabbales fracassantes ?

Satie s’était acheté le même costume en sept exemplaires, en velours jaune moutarde: on le surnommait déjà le “Velvet Gentleman”. On ignorait alors que cette maigre garde-robe le suivrait invariablement jusqu’à la tombe.

Bientôt, l’argent vient à manquer au musicien et en 1898 il se voit obligé de quitter sa chambre vétuste de Montmartre: il part s’installer en banlieue parisienne, à Arcueil. Il y dégotte une chambre plus absurde, sans eau ni éclairage, ayant appartenu en dernière instance…à Bibi-la-purée!

C’est dans l’obscurité extra-muros de cette chambre secrète où Satie n’invita jamais personne par égard à sa noble pauvreté, qu’il vécut le reste de ses jours, qu’il composa les morceaux désormais célèbres…et qu’il s’adonna fiévreusement à la collection… de parapluies.

…sans nul doute, y trouvait-il- ce que les modernes ne pouvaient point voir, trop appâtés par les simulacres miroitants des nouveautés- le sens primitif de la magie opérative où les objets aimés deviennent d’incroyables talismans…

Épilogue

Bibi-la-Purée meurt en 1903 à l’hôpital de la Pitié. Son souvenir reste vivace à Montmartre. Les années qui suivent, un char à son effigie est promené dans les rues de Paris par les étudiants lors du Carnaval.

Puis, il se perd…Sa silhouette bringuebalante ne sied plus aux costumes que le prêt-à-porter standardise. Sa façon d’éclipser la vie elle-même, son errance cosmique, ses saillies, ses étincelles se font peu-à-peu manger par le modèle médiatique qui impose les poses, les postures et jusqu’aux grammaires.

Il reste le “roi de la Bohème de Montmartre” et sans doute le “prince du Transitoire”, une épiclèse à rajouter au vertige de la liste de ses titres…dont le temps ne finit pas d’épuiser le rebondissement, quelques soient les chiens, les mercenaires, les armées qui finissent par se déchirer eux-mêmes face à l’énigme.

Observateur, flâneur, philosophe, appelez-le comme vous voudrez ; mais vous serez certainement amené, pour caractériser cet artiste à le gratifier d’une épithète que vous ne sauriez appliquer au peintre des choses éternelles”♠

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