Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

Le “XIIIème” arrondissement et le “13” maléfique

À l’origine des arrondissements de Paris: un costume d’arlequin…

Avant 1860, Paris enclose dans le mur fiscal des Fermiers Généraux (le tracé de la ligne 2 et 6 du métro) ne comptait que 12 arrondissements.

(Les 12 arrondissements de Paris entre 1795 et 1860)

 

Cette division de la ville en secteurs administratifs n’était pas très ancienne: elle datait de 1795. Héritière des sections révolutionnaires de la Révolution Française où il avait été question de s’affranchir de la tutelle de l’État et de diviser la ville en 48 secteurs, chacun doté d’un comité civil et d’une force armée.
Avant cette époque, durant l’Ancien Régime, la rationalisation de la division de l’espace urbain tenait plus au chaos des luttes de pouvoir des propriétés des seigneurs dans la ville, abbés ou bien princes laïques qui délimitaient leurs fiefs ou “coutures” (entendons “cultures”) par des marques gravées sur des bornes ou dans la pierre telles que certaines perdurent encore, presque invisibles dans la capitale.

(Rue des Coutures St-Gervais limite du fief des hospitalières Saint-Gervais)


(Fief des “Tombes” à l’angle de la rue-des-Fossés-Saint-Jacques et Saint-Jacques)

 

Depuis le haut Moyen-Âge et le règne féodal, un système arbitraire de domaines et d’immunités concédées par le Roi à ses seigneurs -privilèges terriens eux-mêmes redécoupés à l’intention des familiers de ses seigneurs- a donné à la ville de Paris ce visage arlequiné de terrains raccommodés suivant privilèges et intérêts.

(La partie septentrionale de Paris d’après un plan de 1672-74)

À l’image du ragoût vendu au petit matin aux Halles par celle qu’on appelait la “marchande d’arlequins” au XIXème s., cette soupe bon marché où venaient s’échouer les restes des bons repas bourgeois de la veille qu’un regrattier avait racheté au soir, la ville recousait dans le dessin parcellaire du territoire les cicatrices des arrangements des puissants à la traîne de leurs successifs raccommodages.

Une marchande d’Arlequins aux Halles de Paris, fin du XIXème s.

 

À quel arrondissement attribuer le 13 fatidique?

Une question épineuse surgit en 1860 alors que le baron Haussmann étend la ville de Paris aux communes adjacentes, faisant entrer Belleville, la Villette, Chaillot, etc. dans le petit Paris clôturé par le mur des Fermiers Généraux.
La ville grandit : on passe de 12 à 20 arrondissements.

La question qui occupe alors voisins et politiques: à quel arrondissement attribuer le nombre “13”? À quel arrondissement attribuer le nombre le plus maudit des comptabilités et des cabbales, celui dont l’augure funeste risque de vouer tout un quartier aux malédictions les plus obscures?
Jusqu’alors, on avait coutume de numéroter les arrondissements suivant le sens commun de la lecture, de gauche à droite (d’ouest vers l’est)et de haut en bas (du nord au sud) suivant le cours de la Seine qui en figurait l’étalon.

Si l’on conservait ce procédé avec le Paris augmenté, les arrondissements anciens changeaient fatalement de numéro pour la plupart, forcés de se décaler sur la grille radio-concentrique de l’escargot parisien; et le “13” …se verrait fatalement attribué à notre actuel XVIème arrondissement.
Les riverains des parages cossus et bucoliques de Passy et d’Auteuil où alors on respirait l’air pur que les usines de la nouvelle industrie réservait aux fumées qui venaient enténébrer l’Est parisien, firent sécession: il était hors de question que le 13 leur échoit!

“Se marier à la mairie du XIIIème arrondissement”, expression obsolète…

De plus, “se marier à la mairie du XIIIème arrondissement”, expression dont on a oublié aujourd’hui l’ardeur morale, se moquait à l’époque sans ambages des concubins qui vivaient en dehors du mariage.
“se marier à la mairie du XIIIème arrondissement”: autant dire “au diable Vauvert”…c’est-à-dire…nulle part.
“se marier à la mairie du XIIIème arrondissement”: du jour au lendemain, en 1860, voilà qui devenait une possibilité.

(La mairie du XIIIème arrondissement en 1877, une photographie de Charles Marville)

D’ailleurs, cette dernière, toujours sise place d’Italie, fut bâtie, entre  autres à ce dessein, dans les années 1870.

La revanche du XVIème arrondissement

C’est alors le maire de Passy, un certain Jean-Frédéric Possoz qui décide, pour parer à la néfaste perspective charriée par le nombre 13, de bouleverser le numérotage jusqu’alors admis de la grille des arrondissements parisiens: abandonnant le système rationnel d’une lecture de gauche à droite, il impose une numérotation plus alambiquée qui rassure les intérêts des influents riverains du XVIème arrondissement.
Le sens de numérotation des arrondissements suit depuis lors le sens d’une spirale qui part du centre de Paris, spirale primitive mais ici très peu mythologique: spirale permettant, par un tour de passe-passe qui ne soulève alors personne, d’attribuer le nombre 13 à l’arrondissement populaire du sud-est de Paris, le XIIIème arrondissement de la Bièvre et des tanneurs…qui accepteront bon gré, mal gré le maléfique auspice qu’un tour de dés leur a jeté.

(Tanneurs sur la Bièvre près des Gobelins, début XXème s)

 

…La Bièvre et son lit de fatigues a depuis lors disparu. Les moulins et les pentes bucoliques ne se retrouvent que dans le nom de certaines rues “du moulin des prés”, “du champ de l’alouette”, “de la Butte aux Cailles” qui soufflent encore cet air de campagne où venait la célèbre Bergère d’Ivry faire paître ses troupeaux.
La Zac rive-Gauche où trônent la Bibliothèque Mitterand et les monolithes de verre de bureaux et de commerces jouxtant la China-Town de la porte d’Italie prospèrent dans l’indifférence des lointaines superstitions…et cependant…

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