Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

Claude Le Petit, poète “ridicule”

Claude Le Petit: il est né à Paris en 1638, il y est mort en 1662, brûlé sur le bûcher place de Grève (actuelle place de l’Hôtel de Ville)…à 23 ans.

Son grief? un poème qu’il écrivait une après-midi dans sa chambre au rez-de-chaussée d’une masure du quartier latin. On était en plein mois d’Août. La canicule tuait jusqu’aux mouches les plus bigotes. Le Petit ouvrit sa fenêtre pour se rafraîchir. Un papier par mégarde s’envola …Il s’agissait d’une satire contre la Vierge.

Sur ce fait, un prêtre qui passait par là, tomba nez-à-nez avec la feuille volante. Il s’empressa de le montrer au procureur du roi.

Le Petit fut arrêté et incarcéré sur-le-champ. On ordonna une perquisition fouillée de sa demeure: on y trouva multitude de poèmes satiriques et blasphématoires dirigés contre le pouvoir, la religion…et la ville de Paris.

Le poète fut condamné à être brûlé avec toute son œuvre Place de Grève où l’on avait coutume d’exécuter les grands criminels, sorciers et régicides. Les pavés s’y souvenaient des membres écartelés de Ravaillac quelques décennies plus tôt.

Ironie? Quelques mois avant, Le Petit avait signé un sonnet à la mémoire de son ami Jacques Chausson qui avait fini sur le bûcher de ladite Place, accusé de sodomie. Il y déclamait:

“Si l’on brûlait tous ceux
Qui font comme eux
Dans bien peu de temps hélas
Plusieurs seigneurs de France
Grands prélats d’importance
Souffriraient le trépas.
Savez-vous l’orage qui s’élève
Contre tous les gens de bien?
Si Chausson perd son procès en Grève,
Le cul ne servira plus de rien.
Si Chausson perd son procès en Grève,
Le con gagnera le sien.”

Parmi ses poèmes incandescents, “Le Bordel des Muses“, un recueil de texte que l’on retrouve une année plus tard sous la presse d’un imprimeur de Leyde.

Composé de chansons, madrigaux, rondeaux et épigrammes, le recueil corrosif qui avait miraculeusement échappé à l’auto-dafé se perd en grande partie au XIXème s…

Aujourd’hui, il nous reste pour essayer de fantasmer cette œuvre en grande partie perdue, que “le Paris Ridicule” disponible en ligne:

https://fr.wikisource.org/wiki/La_Chronique_scandaleuse_ou_Paris_ridicule

Un réquisitoire piquant où la ville de Paris devient le creuset d’une satire universelle. Monuments, grands personnages, instances du pouvoir et patrimoine y sont raillés sous tous les angles.

Le Louvre, les Halles , les Hôtels des nobles, le Pilori: demeures cossues et instruments de torture y dansent une commune affinité dans l’horizon carnavalesque d’une démocratie du rire.

Dans l’héritage transparent des Danses Macabres dont la première représentation est attestée à Paris au XVème s., la valse facétieuse de Claude Le Petit nous entraîne dans une géographie de Paris endiablée et subversive, à contre-courant des éloges de la ville qui commencent à se multiplier à l’époque sous le label de “théâtre des antiquités de Paris”, ancêtres de nos guides touristiques de la capitale.

Déjà Rabelais s’était essayé dans Gargantua à se moquer sans filtre de la capitale du Royaume; alors qu’il arrive  Paris, le géant Gargantua ne convient-il pas :” Le peuple de Paris est tant sot, tant badaud, et tant inepte de nature qu’un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d’un carrefour assemblera plus de gens, que ne ferait un bon prêcheur évangélique.”

Passé le souci ethnologique, le géant qui entre gaiement dans la capitale, rebaptise les parisiens des flots incontinents de son urine du haut de Notre-Dame:

Je veux bien leur payer à boire, mais ce ne sera que par ris” s’exclame-t-il.

Depuis cette anecdote légendaire, Rabelais en vient à détrousser l’étymologie même de Paris, accordant que le nom de ville, jadis appelée Lutèce, prit le nom de “Par ris” suite à l’inondation de pisse du géant, acte de fondation émérite : il convient!

De Rabelais à François Villon, de Claude Le Petit à Paul-Ernest Rattier et son ouvrage incisif “Paris n’existe pas”: une histoire du ridicule de Paris poursuit d’écrire à l’ombre de la bienséance, bravades et sortilèges à l’encontre d’une image figée de la capitale: mortifère, patrimoniale,idéologique…commerciale♦

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