Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

Précis d’occultisme urbain

Une ville en cache toujours d’autres…

Auto-portrait avec les gargouilles de Notre-Dame, Roman Vishniac, 1935.

 

…Celles passées, à venir, rêvées, fantômes: infinies, à l’image des villes Invisibles imaginées par Italo Calvino, déroulant apparitions et désirs de villes rêvées comme un parfum antique d’une volupté recomposée.

“Paris ne s’achève jamais” pour reprendre le titre d’un livre d’Enrique Vila-Matas: Paris tient actif, dans le creuset en fusion de toutes les villes qu’on y a vues, vécues, le secret de ses regards qui avec le temps ne tarde pas à épouser ou à contraster le nôtre, et ainsi de suite dans une transmutation toujours vivante.

Au-delà en-deça de ce sceau du temps, de ce jeu de la mémoire, plus prosaïque, plus terre-à-terre: toutes les villes qu’on ignore derrière les façades, du haut des observatoires et des antennes, celles dont les sous-sols sont réservés aux inspecteurs.

Il faudrait un instant se glisser dans la peau du prévôt Turgot qui dressa le célèbre plan de Paris resté célèbre sous le nom de “plan Turgot” au XVIIIème siècle -plan le plus précis du le parcellaire de la capitale- et qui à cette fin d’exactitude, reçut l’autorisation exceptionnelle de pouvoir pénétrer dans chaque maison, de se faufiler derrière le portail de chaque hôtel, de rigoureusement recenser chaque cour et chaque jardin.

Plan de Turgot 1739.

 

Ou bien, plus illicitement dérober la fameuse clé des postiers ouvrant l’accès aux immeubles parisiens pour que s’ouvrent à nous des Paris insoupçonnés, ceux-ci devant lesquels nous passons chaque jour loin d’imaginer leurs entrailles obscures, leurs rouages secrets.

À l’image contemporaine de l’obsolescence technique de nos appareils, qui, sous couvert de notre méconnaissance de leurs rouages, nous dépossèdent de leurs secrets de fabrication à la seule fin d’une relance du circuit de la consommation, tout un occultisme urbain, matériel, “technique” nous dérobe à l’imaginaire interne d’une ville dont seule la surface affleure à notre prise.

Les prestidigitateurs, rompus à l’exercice de l’illusion dans les routines élaborées de leurs tours, avanceraient le terme “parenthèse d’oubli” qu’ils connaissent bien dans leur pratique: une parenthèse d’oubli, cet instant aveugle autant que stratégique où le principe de cause à effet est contrarié du fait qu’un ressort de la narration se découvre rétrospectivement plongé dans l’ombre. Une obscurité propice rendant impossible la vision omnisciente du fil logique des causes et de leurs effets, introduisant de ce fait, cette faille millénaire par où le soupçon magique s’invite.

Longtemps ressort des bateleurs de foire et de leurs cortèges de marchands d’orviétan tels qu’ils pullulèrent à Paris jusqu’au XIXème s, ce point aveugle, cette faille narrative permettant d’éveiller le doute et in fine d’émerveiller, de s’adjoindre la crédulité du spectateur…ou de l’exploiter, est désormais le fétiche culturel, commercial et marketing des stratégies de consommation universelles et d’aliénation de l’imaginaire médiatique et symbolique.

La ville et ses fantômes n’est pas en reste: et c’est le plus souvent sans le savoir, dans un Paris de façade, aux angles bien polis par les clauses galopantes de l’urbanisme et à l’image des retouches sur Photoshop dont notre réalité virtuelle devient le fantôme, que nous croyons saisir la profondeur urbaine alors que nous n’en caressons que le produit que d’autres nous destinent à seule fin de nous le vendre.

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