Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

“L’auberge “du crime” à gauche de la photo”

Avant/après: le 81  de la rue de Ménilmontant au croisement de la rue de la Mare (à gauche) et de la rue des Amandiers (à droite)

Comme un entresort forain: on entre, on sort…Qu’a-t’on aperçu? Dans l’intervalle qui nous sépare de ce qui s’est présenté et de ce qui a disparu, le vertige d’une métamorphose qui nous rend à la lumière du jour comme à la sortie de l’étincelle d’un rêve.

Hier, aujourd’hui: deux photographies témoignent de la poursuite d’un spectacle.

Depuis, les baraques foraines ne sont plus le quotidien des rêves dérobés au quotidien laborieux, le dimanche, dans les marges extra-muros de la ville. Elles ont dû s’exiler plus loin encore, dans l’au-delà des terres connues, jusqu’à feindre disparaître comme par magie. La même peut-être qui servit au cinéma naissant à l’orée du XXème s. pour asseoir son monopole.

Sur la photographie de 1905, on reconnaît au premier plan un omnibus à impériale tiré par trois chevaux suivi d’un autre; à droite, la maison A. Beauvallet qui vendait son célèbre chocolat Vinay.

Une mention intrigue sur l’image ancienne: “à gauche de cette rue se trouve l’emplacement de l’ancienne auberge du crime”.

Évocation d’un lieu marqué par la rixe et le sang? Métaphore filée d’un fait divers passé?

La rue de Ménilmontant, longue de 1230 mètres monte sur les hauteurs de l’ancienne “montagne” où jusqu’au XIXème s. on ne comptait que quelques relais de routes perdus au milieu d’un relief de campagne entrecoupé de cultures maraîchères et de terrains boisés.

On y imagine aisément la nuit tombée œuvrer de manigances à l’encontre de voyageurs de passage dans la lumière vacillante d’ auberges coupées de tout.

Là même-un peu plus bas, au niveau de la barrière de Ménilmontant de l’ancien mur fiscal des Fermiers Généraux- où Jean-Jacques Rousseau, le 24 Octobre 1776, alors qu’il est de retour d’une promenade bucolique sur la colline, est renversé par un énorme chien, accident qui lui fit perdre connaissance et renaître d’une certaine façon à la vie tel qu’il le rapporte dans les rêveries d’un promeneur solitaire: «J’aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux… Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais.»

Au même endroit et comme pour prolonger le sursaut, une photographie d’archive de 1871 lorsque la Commune de Paris dressait ses premières barricades:

Le 18 Mars 1871, le peuple de Ménilmontant se soulève contre la décision du président Adolphe Thiers de leur retirer leurs armes et leurs canons. La rupture entre le gouvernement et le peuple de Paris est actée: c’est le début de la Commune de Paris qui prendra fin dans le sang non loin de là, quelques mois plus tard,du côté du Père-Lachaise.

“Auberge du crime à gauche de la photo”: les archives parisiennes restent muettes sur l’identité de ce lieu. Les recherches s’abouchent à une impasse.

Pourtant, pour peu qu’on s’intéresse aux fantômes qui traversent et se survivent dans les rues de Paris, cette enseigne se prête à toutes les cardinalités et innerve de sa toponymie désormais plus poétique que factuelle, les à-côtés de la photo: à droite, là-haut, en bas, c’est une magie contagieuse qui ricoche sur les évènements historiques, sur leurs crimes avoués et étouffés et qui les invite à la table de cette auberge.

201 rue de Ménilmontant, l’emplacement de la barricade, quelques années plus tard.

…Autour de laquelle se rencontrent sans se reconnaitre les visages de l’oubli, crime parfait et perpétuel où le sang est invisible…Quoique…

Emplacement probable de “l’auberge du crime à gauche de photo”: l’actuelle librairie du Monte-en-l’air.

 

 

 

 

 

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