Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

Les Soleils invaincus de Paris

Le point zéro des routes de France, réceptacle votif, sur le parvis de Notre Dame à Paris

 

Le 25 Décembre était dans l’antiquité tardive de l’empire romain le jour de la naissance du soleil. Divinisé sous le nom de “Sol Invictus” (soleil invaincu), il reprenait le sortilège du souvenir du plus ancien Apollon et du contemporain Mithra arrivé à Rome depuis le pays mythique des Rois Mages, le plateau indo-iranien et dont le culte à mystères essaime rapidement dans l’Empire.

Plaque votive avec le Sol Invictus, Rome, IIème s.ap.JC.

 

Divinité solaire, philosophale, elle reprend aux premiers dieux des cosmogonies du bassin méditerranéen la dimension autopoïète, autogène: celle de se créer soi-même; la dimension alchimique est évidente puisqu’on le dit pétrogène: c’est-à-dire “crée à partir de la pierre”.

Ses représentations, assez rares, le font apparaître androgyne, couronné des rayons du soleil.

L’empereur Constantin par qui l’essor du christianisme se fraye la voie d’une reconnaissance dont nous sommes encore les héritiers, l’avait pris comme divinité tutélaire; sur les monnaies qui circulaient à Constantinople qu’il a fondé en 330 ap.JC., l’on pouvait lire sa devise : “Soli Invicto Comiti” (“Au Soleil Invaincu qui m’accompagne”). Mais il se convertira au christianisme suite à un songe…et sur son lit de mort.

Bientôt et face au succès de cette nouvelle religion venue d’Orient comme celle de Mithra, les paganismes seront condamnés: en 380, l’empereur Théodose interdit les cultes païens à la faveur du christianisme qu’il autorise comme seule religion licite au sein de l’empire. Les Temples sont fermés, réinvestis ou bien détruits; le foyer perpétuel qu’alimentent nuit et jour les Vestales est éteint. Ceux qui persécutaient un siècle auparavant les jeunes adorateurs d’un Christ né en Palestine et qui ne se pliaient point aux cultes pluriels de l’empire forts de leur monothéïsme, se retrouveront sous le joug de ceux-là mêmes qu’ils craignaient tant.

Loi du talion, inversion rituelle des pouvoirs: “les derniers seront les premiers” clament les écritures qui fondent la croyance nouvelle dont le Livre devient la preuve, reléguant des siècles de tradition orale et de cultes à mystères dans le hors-les-murs de la doxa.

Au IVème s. ap.JC, le dernier sursaut de réveil du polythéisme mené durant son règne par l’empereur romain Julien, qui prit dans l’enceinte de Lutèce ses quartiers d’hiver (et dont les pages qu’il a laissées disent tout le goût que l’empereur prenait à contempler la ville au fil de la saison) marque comme une halte, une dernière cigarette du condamné… Cet empereur intellectuel pétri de néo-platonisme et initié aux mystères de Mithra et d’Éleusis, en sus des campagnes militaires qu’il mena en Gaule (alors province romaine), nous légua peut-être les belles pages de sa théologie solaire sous le titre du “Discours sur Hélios-roi”. Il y chante le dieu Soleil, le même “soleil invaincu” que son aïeul Constantin, à qui il prête l’ascendant souverain sur les choses visibles et invisibles du monde créé : “Je suis l’adepte du Roi Hélios (…)de cette généreuse libéralité dont il fait bénéficier tous les univers (…) Roi de touches choses, centre commun de toutes choses”.

Statue dite de l’Empereur Julien, musée de Cluny.

Héros de la tolérance à l’époque où l’empire romain se désagrège face aux barbares, Julien dit “L’Apostat”, promulgue un édit de tolérance et abolit un court instant les mesures prises contre les païens. Dans cette diversité des dieux et de mystères, Julien entrevoyait sans doute le liant politique d’un vaste empire aux territoires pluriels, autant que cette intuition démocratique colportée par l’astre du jour qui délivre ses rayons à tous sans exception, sans égard de rang ni de condition.

 

 

Son règne fut de courte durée et c’est devant la ville mythique de Ctésiphon, à 30km de Bagdad et alors qu’il est en campagne contre les Perses, que Julien trouve la mort : agonisant, il s’exclama, dans un accès drapé d’échec et comme une apostrophe bradée d’avenirs, son célèbre “tu as vaincu Galiléen” (entendons Jésus-Christ).

Son râle résonne encore, notre époque ne désavoue pas sa prédiction. Qui sait ce que les siècles finissent par entendre de l’inertie ou du désir tendu de la mémoire humaine…

C’est bientôt autour du Christ que se met en branle le ferment théologique de l’Occident des royaumes barbares: c’est autour de son culte passionnel et rédemptoire que viendront s’armer l’idéologie des images sculptées et peintes, l’hagiographie légendaire et l’instrument politique dissuasif du purgatoire et de l’enfer.

 

Christ représenté au centre du Cercle Zodiacal dans un manuscrit du XI ème s. conservé la Bnf.Ici le temps est circulaire comme à l´époque païenne et le Christ reprend les attributs du Soleil Invaincu.


Rosace de la Fortune de la cathédrale de Trente

 

Avec la fin du “Soleil Invaincu” des paganismes qu’on ne tarde pas à remplacer par le Christ au panthéon des liturgies des saisons (l’édit de Thessalonique en 380 ap.J.C, pour éradiquer le culte du Soleil Invaincu, fait naître le Christ le 25 décembre, au faîte du solstice de l’hiver, là où les nuits sont les plus longues et où les traditions faisaient naître le soleil, invaincu car ressurgissant à nouveau de la nuit de l’hiver), une nuit plus profonde s’abat sur le monde.

Une nuit que les Inquisitions plus tardives peupleront de démons et de songes concupiscents, d’ombres et d’obscurantismes. Une nuit pour soumettre le songe des hommes aux querelles trop terrestres de la soumission des esprits et à la manipulation de leurs désirs, de leurs fantômes par les images théocrates qui émanent des pouvoirs.

Les anciens Égyptiens croyaient que la nuit était un combat différé chaque jour: chaque soir était l’orée d’une angoisse, celle que le soleil ne revienne pas au matin, avalé dans l’autre monde.

La barque du Soleil égyptienne et le dieu Soleil sous la forme renaissante et matinale du scarabée

 

 

Chaque nuit redéroulait alors le combat du dieu Soleil Amon-Rê ; chaque nuit le dieu devait combattre un adversaire terrifiant: le serpent Apophis. Et chaque nuit, nul ne pouvait gager qu’il s’en sortirait. Chaque nuit revenait ainsi comme une menace: menace d’une mort irrévocable et prochaine, menace d’un monde vaincu et d’une nuit souveraine.

 

 

 

 

 

Le culte égyptien s’est perdu, noyé dans le temps de plus en plus lointain. Le soleil, lui, ne démentit pas sa survivance. Chaque jour encore, nous parviennent ses rayons.

Paris a sans doute connu les cultes primitifs du soleil égyptien si l’on suit l’ étymologie qui l’assimile à la déesse Isis (“Par Isis) et dont les mystères sont attestés dans le berceau de l’ancienne Lutèce. Une chose est certaine: elle garde encore, mêmes fantômes, bien des soleils:

Le premier et au carrefour des origines tracées ou bien rêvées: on le retrouve au cœur de la mesure urbaine de l’espace. Au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, à l’angle de l’actuelle rue Saint-Martin et Cujas, le point “zéro” du tracé des rues romaines au centre du forum antique. Les géomètres romains l’avaient baptisé “ombilicus solis”, soit: “le nombril du soleil”.

Depuis, les rues n’ont cessé de se poursuivre et même de se défaire, le centre de la ville s’est même déplacé au gré des siècles.

À la Révolution française et dans le vent en poupe des philosophes des Lumières, la carte de France et les distances deviennent plus précises. La nouvelle standardisation des poids et des mesures ont apporté la révolution du mètre qui devient l’étalon des mesures de distance à échelle internationale. C’est alors logiquement qu’on décide de matérialiser au cœur de Paris le “point zéro des routes de France”, soit le point kilométrique de référence de distance par rapport aux autres villes du territoire.On choisit alors un endroit crucial, stratégique: sur le parvis, devant la cathédrale Notre-Dame. Une borne y est installée en 1786 que la “Rose des vents” actuelle remplace en 1924:

“Rose des vents”, point zéro des routes de France

 

Une dalle en pierre circulaire divisée en quatre, rappelle les quatre points cardinaux. Au centre, dans un médaillon en bronze, plus qu’une Rose des Vents -qu’on a coutume de repérer en contre-bas des cartes géographiques- c’est bien un soleil sans ambiguïtés qui irradie.

Soleil invaincu?

Peut-être d’une certaine façon, si l’on se penche sur l’histoire de ce qu’il recouvre: ici même, depuis le Moyen-Âge, se tenait “l’échelle de justice” de la ville au pied de laquelle les condamnés à mort, tête et pieds nus, étaient liés et exposés à la vindicte populaire avant que d’être acheminés sur l’échafaud.

L’ironie des remplois sont ainsi faits que parfois ils révèlent d’étranges mises en perspective: que penser du lieu le plus déchirant des souffrances publiques reconverti en mètre-étalon de l’optimisation des distances à parcourir?

Il faut croire que le temps est cette blessure que l’espace jamais vraiment ne cicatrise.

…Et les soleils souvent prennent la fuite et se planquent là où personne ne les soupçonne. Voilà comment sans doute ils se survivent.

À l’aube du laboratoire de la ville moderne, au XVIIème s, alors que la Cours des Miracles donne du grain à moudre à la préfecture de police nouvellement créée et que Versailles se bâtit comme le temple exclusif du culte d’un seul roi: Louis XIV reprend au souverain ascendant du divin Hélios jadis chanté par l’empereur Julien de Lutèce, ses attributs sans équivoque

Le Roi-Soleil sur la grille de Versailles

La devise du roi: “au-dessus du reste des hommes” vaut pour manifeste: loin de l’humilité des païens des premiers temps, le roi de France arbore le symbole de sa toute puissance sans retenue. À l’égal d’un dieu (le roi n’est-il pas de “droit divin”?), il est l’astre qui éclaire son royaume à l’image de la Galerie des Glaces de Versailles qui reflète et réfracte les rayons de son pouvoir. 

Il est loin le temps philosophique du mystère de la lumière du roi Hélios : désormais et à l’aube du culte tout puissant de la Raison qui autorisera l’homme à s’approprier sans limites de la nature et du visible, le soleil se rétrécit dans la peau de chagrin du symbole, et son symbole sert les intérêts individuels d’une mégalomanie sans bornes.

Le symbole continue de marquer les esprits, mais en lui quelque chose se verrouille d’essentiel:l’accès initiatique (et étrangement ouvert à tous) à un mystère transcendant, qui parce qu’il est risque d’être dédaigné par tous (force de son évidence), devient le viatique inaliénable de quelqu’un.

Plus on avance dans l’histoire, plus le soleil des premiers temps se dissipe derrière le talisman dévitalisé de son souvenir: symbole inerte mais toujours efficace qui sert la gloire immanente ou l’intérêt mondain, on le retrouve en pleine Révolution technique et industrielle couronner l’un des monuments les plus célèbres du monde:

 

La tête de la statue de la liberté, visitable en 1878 sur le Champ de Mars à Paris.

 

La statue de la liberté, offerte par la France aux États-Unis en 1886 pour célébrer le centenaire de l’indépendance américaine, a été réalisée à Paris, à ciel ouvert, sous la supervision du sculpteur lorrain Bartholdi. La statue symbolisant “la liberté éclairant le peuple” reprend les traits de l’allégorie massive, antique: vêtue d’un drapé à la romaine, le visage de la statue -où certains reconnaissent les traits sévères de la mère du sculpteur- est recouvert par un diadème à sept pointes qui rappelle la couronne irradiante du dieu Hélios.  La statue de la liberté fait ressurgir sans ambages les traits du Soleil Invaincu des mystères anciens.

Le chantier est faramineux, la statue est réalisée à Paris en plusieurs temps. D’abord c’est la tête que les parisiens découvrent: en 1878, lors de l’Exposition Universelle, ceux-ci payent 5 centimes pour se hisser sur la tête de la statue. “La liberté n’a pas de cervelle” s’étonneront alors certains.

Bientôt, alors que le chantier est arrêté faute de financements, l’entrepreneur Gaget met en vente des miniatures de la statue afin de réunir des fonds: c’est l’origine du mot “gadget” qui bientôt connaîtra une fortune établie dans le marché des objets dérivés.

Du culte antique du soleil, au culte commercial du symbole: les soleils de Paris résistent au néant force d’un camouflage qui s’avère efficace. Pour qualifier cette ruse divine, les anciens parlaient de “Mètis“: cette intelligence propre aux métamorphoses qui permet aux choses lointaines de se survivre dans le plus actuel, sans rien abandonner de leur puissance…toujours latente. Talismans actifs que réveille l’art magique de la mémoire♠

 

médaillon énigmatique, au pied de l’obélisque, sur la place de la Concorde.

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