Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

Paris et la déesse Isis

Il existe à Paris une tradition ancienne, orale et traçable par voie écrite, qui associe l’origine du nom de Paris à celui de la déesse égyptienne Isis.

Suivant cette hypothèse, le culte de la déesse est attesté à l’époque gallo-romaine sur l’actuel site de St Germain-des-Prés, à la limite de ce qui était en train de se constituer comme le centre urbain de la Lutèce romaine: le “Forum” autour de la Montagne-Sainte Geneviève dont aujourd’hui les Thermes de Cluny ou encore des arènes de Lutèce témoignent des vestiges.

(Blason de la ville de Paris remanié par Napoléon sous l’Empire)

(Plan de la Lutèce primitive: la ville est ceinturée par le rempart naturel de l’île de la Cité. Au sud-ouest, est faite mention d’un temple à Isis (ou à Cérès) sur le site de l’actuel église de St Germain-des-Prés)

                                     Isis et le nom de Paris

Ésotérisme, exotérisme: ouvrir le livre ou le fermer

À Paris, deux traditions se disputent en permanence la remise en jeu de la signification des choses: la première, admise, semble s’être figée dans une lecture monolithique et littérale de l’histoire et de ses œuvres; elle revêt l’aspect “exotérique” c’est-à-dire qu’elle s’adresse à la vue de tous sans toutefois rendre profanes ses mystères. C’est le discours conventionnel de l’histoire et des représentations que chaque année les manuels scolaires revisitent sans profondément changer. C’est aussi l’histoire admise de l’iconologie et du sens téléologique de la culture dans son sens large, destinés à fournir une matrice commerciale à la consommation de masse de la connaissance et du tourisme. C’est le livre fermé que tient l’allégorie centrale du portail du Jugement de Notre-Dame.

La deuxième tradition, moins courue et moins rentable, décline une lecture ambivalente des œuvres et de leurs significations. “Ésotérique” en ce sens qu’elle exige autant qu’elle déstabilise (il arrive) à bon escient la curiosité de qui s’y aventure, cette lecture vivante du temps et de ses œuvres répond au paradoxe de se remettre en jeu à chaque regard, de ne connaître de saisie que dans la métamorphose. “La lettre tue, l’esprit rend vivant”: forte de cette sentence que l’on retrouve dans l’Évangile, la tradition initiatique révèle, au-delà des obscurités souvent trompeuses, que le grand mystère que se disputent toutes les écoles, ne se découvre qu’à l’ombre vécue et risquée de l’expérience. Déconcertante de précarité et nonobstant cime où abouchent la soif de tous les dévoilements, elle oscille en permanence entre la saisie pérenne de la signification du monde et sa facétieuse remise en branle. Elle est l’esprit du Carnaval comme de tous les rites propitiatoires du retour des saisons. En alchimie, elle exauce la lutte perpétuelle du “Fixe” et du “Volatil”.

(Aurora Consurgens, premier manuscrit alchimique médiéval connu (XVème s.) redécouvert au XXème s. par Carl Gustav Jung)

L’imaginaire médiéval la rêva “Psychomachie” au front des églises et dans la littérature allégorique héritière du célèbre poème du latin Prudence. Elle survit cryptée d’emblèmes et de ruines heuristiques dans le Songe de Poliphile à la Renaissance.

(Ci-dessous: illustration du Songe de Poliphile attribué à un certain Francesco Colonna et publié à Venise en 1499)

C’est le sens du compagnonnage réservé des corporations de métiers d’Ancien Régime et le sceau vibrant de toutes les traditions occultes. Sur la figure centrale du portail de Notre-Dame, la tradition ésotérique prend l’aspect du livre qui s’est ouvert comme une floraison à laquelle le livre clos a travaillé. L’ésotérisme, quelques soient les fantasmes qui s’y attachent se retrouve une unité en ceci: il est une germination.

Daniel Kramer, emblèmes Rosicruciens, 1617.

Le nom de “PARIS”

À l’image de cette double lecture, l’étymologie de Paris connaît une origine ambivalente. La première, officielle, fait remonter le toponyme actuel au nom donné par les Romains aux habitants de l’ancienne Lutèce qu’ils conquirent au Ier s.avant notre ère: ils l’appelèrent “urbs Parisiorum” soit la ville des “Parisii”, peuple gaulois dont l’occupation est attestée dès le IIIème s. av.J.C.

(Statère d’or des Parisii, IIème s.av.J.C.)

La deuxième hypothèse, dont fait entre autres mention Gilles Corrozet, un imprimeur parisien du XVIème s. dans son ouvrage “La Fleur des antiquitez de la noble et triumphante ville et cité de Paris” (1532), rattache le nom de la capitale à “Par-Isis” soit en égyptien “le Temple de la déesse Isis” tel qu’il en retrouve l’emplacement non loin de l’abbaye de St Germain-des-Prés au lieu-dit de la “Croix Rouge”.

Cette “Croix Rouge”, suivant Corrozet, remonte au souvenir d’une croix sculptée et peinte en rouge (tel qu’on en voyait pléthore dans la ville comme une ponctuation chrétienne des carrefours et servant souvent de halte aux processions) qui vint remplacer une statue d’Isis à laquelle jadis on vouait un culte, vestige elle-même sans doute d’un temple primitif.

–Ce réemploi n’est point choquant à une époque où la férule chrétienne entend dissiper tout indice des anciens cultes jugés païens et interdits par voie de fait.

Ironie? C’est dans le réservoir iconographique de la religion des Égyptiens que la philosophie chrétienne des images viendra puiser ses modèles les plus aboutis: revenons sur l’iconographie mariale de la Vierge à l’enfant qui fera la fortune de la peinture et qui s’inspire par voie directe de la représentation d’Isis allaitant son fils Horus (Isis lactans):

Ou encore l’un des motifs les plus représentés dans l’art religieux occidental à partir du XIII ème s.: le jugement dernier et la pesée des âmes, présidée par l’archange St Michel qui pèse sur une balance les bonnes et les mauvaises actions en prévision de l’ intronisation au Paradis ou en Enfer de l’âme rédimée ou bien damnée du défunt;

visites Paris Sortilèges Nadia Barrientos(Le Jugement dernier figuré sur le Portail du Jugement de Notre-Dame de Paris)

matrice visuelle qui deviendra le support de visions saisissantes et effroyables tel que par exemple l’imaginaire d’un Jérôme Bosch saura les décliner force de fantaisie, le Jugement dernier chrétien médiéval qui reprend le schéma de la Lutte des Vices et des Vertus (Psychomachie) si prisé depuis l’antiquité tardive, a oublié son origine plus lointaine qui le rattache indéfectiblement au pays d’Isis l’égyptienne:

tel que le rappelle la “psychostasie” soit “la pesée de l’âme” tel que Le Livre des Morts des anciens égyptiens nous le rapporte. Dans cette représentation du passage du défunt dans l’au-delà -dans lequel les égyptiens voyaient un seuil plutôt qu’une fin-c’est le dieu funéraire Anubis qui pèse sur la balance l’âme du défunt (que les égyptiens situaient dans le coeur) en miroir de la plume de la déesse Mâat dont la légèreté servait de contrepoids–

Revenons aux noms de Paris:

Le moine Abbon de l’Abbaye de saint-germain des près (fin IXème siècle) écrivait :

« Lutèce. Ainsi te nommait-on autrefois ; Mais a présent ton nom vient de la ville d’Isia, sise au centre du vaste pays des grecs. Ô Lutèce. Ce nom nouveau que le monde te donne, c’est PARIS, c’est a dire « pareille a ISIA » ; avec raison car elle t’est semblable ».

À la même époque, une notule ajoutée à la chronique “De Gestis Francorum” du moine Aimoin (IXème siècle),stipule:

« Cette Isis fut adorée et vénérée jadis par le peuple de la ville de Lutèce dit maintenant Paris, en un lieu nommé Lutoticia, à l’opposé du Mont de Mars. Elle s’y voit jusqu’à présent et elle y était adorée et vénérée par plusieurs princes francs païens, Francion, Pharamond, Mérovée, Childéric, jusqu’au temps de Clovis, premier chrétien. Un temple y fut élevé en l’honneur de Saint Étienne, de la Sainte Croix et de Saint Vincent. Childebert, fils de Clovis, roi des Francs, l’avait fondé. »

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