Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

Amulettes parisiennes, phallus-talismans

(Pendentif phallique en bronze découvert 12 bis avenue des Gobelins, Musée Carnavalet)

 

 

On a retrouvé à Paris, en 1898, deux curieux pendentifs: le premier, découvert à l’emplacement d’une nécropole gallo-romaine sur la route qui conduisait anciennement vers l’Italie (sous l’actuel 12 bis avenue des Gobelins ), représente deux phallus dressés encadrant des organes génitaux, le phallus de gauche se terminant par une main, une main faisant le geste de la “figue” (pouce replié entre l’index et le majeur), geste de protection avant de devenir digitus impudicus obscène à l’origine de notre doigt d’honneur.

Le deuxième, découvert quant à lui dans l’île de la Cité, dans le coeur de la Lutèce gauloise, dresse sans ambiguïté un seul phallus, en érection.

 

(Pendentif phallique en bronze découvert 12 rue des Ursins, Musée Carnavalet)

 

 

Ces deux objets sont tous deux des pendentifs en bronze. Ils sont conservés au Musée Carnavalet.

Attestant des rites prophylactiques de conjuration du “mauvais oeil” de la Lutèce païenne, ces pendentifs se révèlent être des amulettes qu’on avait coutume de suspendre autour du cou, du poignet ou de la ceinture et même sur les murs des maisons afin de se préserver des mauvais regards, les regards envieux au premier chef, lesquels on prenait pour les plus dangereux.

Cette pratique, très répandue dans tout le bassin méditerranéen durant l’antiquité et jusqu’au Moyen-Âge déclinait tout un arsenal d’objets, pendentifs mais aussi antéfixes -figures en terre cuite ornant le bord des toits, souvent anthropomorphes et représentées la bouche béante et les yeux grand ouverts:

 

 

 

 

(Antéfixe en terre cuite moulée découverte 20 rue de Vaugirard (5ème arrondissement), Musée Carnavalet)

 

Il faut alors imaginer dans la Lutèce gallo-romaine et jusqu’au Paris du Haut Moyen-Âge, la découpe des antéfixes rythmant la ligne des toits de la ville suivant les caprices du soleil et de la pluie; ce motif à visage humain dont on surmontait les toits, hérité de la Grèce antique et de la civilisation étrusque qui nous a légué de nombreux exemples:

 

 

 

 

(Antéfixe étrusque, IVème s.av.J.C, Louvre-Lens)

 

servant à orner autant qu’à masquer la saillie des tuiles, avait une fonction apotropaïque, de protection des dangers portés par la force obscure du regard, “le mauvais oeil” dont on retrouve la menace dans l’ensemble des cultures de la méditerranée ancienne.

À cette fin et au commencement de la figuration à vocation proprement magique du détournement d’une telle menace, l’on retrouve des yeux figurés par milliers, portés en amulettes ou peints sur des seuils, des édifices voire des bateaux:

 

 

(Oeil de proue d’une trirème grecque, Vème s.av.J.C., le Pirée, Grèce)

 

Qui bientôt, s’étendront à la figuration du visage entier qui comme un masque viendra décorer les lieux importants de la vie quotidienne dont on estime qu’il faut protéger le seuil

(L’un des 381 mascarons du Pont-Neuf sculptés par Germain Pilon, XVIème s.)

Yeux, visages qui aujourd’hui passent inaperçus dans le relief architectural notre quotidien urbain mais qui durant des siècles marquaient le seuil de craintes partagées, toujours  fichés à des endroits (seuils de demeures, ponts, moulins, etc.) qui disent le passage et la transformation dont on était bien loin de présager le déroulement, encore moins l’issue heureuse.

Ce sont ces mêmes amulettes aux yeux voyant qui détournent les regards biaisés et leurs maléfiques intentions que retrouve encore aujourd’hui décliné sous pléthore d’objets dérivés

que le tourisme remet en circulation, quelque peu dévitalisés de leur origine, dans des pays comme la Grèce et la Turquie.

Leur origine? Elle s’amarre aux mythologies du Nil et à l’histoire de l’oeil arraché au dieu faucon Horus par son oncle Seth,

 

 

 

L’oeil “Oudjat” du fils d’Isis, dont la figuration hybride les caractéristiques de l’oeil humain avec celui du faucon, et qui devient le symbole de protection des Égyptiens avant de se répandre, sans doute sous l’influence du commerce et de l’hermétisme, dans toutes les cultures de la Méditerranée.

Outre l’oeil comme symbole de protection à vocation universelle que le seuil de notre époque moderne détournera de manière inattendue derrière l’avènement de la caméra de surveillance dont on peut supputer une filiation directe avec l’archaïque antiquité

(Oeil du théâtre de Besançon de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux)

(Gorgoneion (tête de Méduse) surmonté d’une caméra de surveillance, Palais des Normands, Palerme)

le phallus en érection, que l’on retrouve sous forme d’amulettes dans la primitive Lutèce et dont l’Antiquité et le Moyen-Âge verront défiler des armées de variations figuratives, concoure au même point: il s’agit de se protéger des forces mauvaises, celles qui participent de l’anéantissement et de la mort.

Les Phallus-amulettes, appelés “fascinus” en l’honneur du Dieu romain Fascinus dont on espérait s’adjoindre la protection, tintinnabulent aux gorges des superstitions les plus répandues; l’archéologie en redécouvre encore aujourd’hui des centaines:

Autant de porte-bonheur, garants de fertilité et d’existence, pour se prémunir de ce qui, à l’opposé, concourt à la défaire.

En Grèce, les “Phallophories” étaient des fêtes dédiées au Phallus de Dionysos durant lesquelles des cortèges portaient en procession le Phallus géant du Dieu, symbole de la vie indestructible.

En effet, dans la métamorphose de l’érection, la chair mortelle soudain  figée, abolissait la hantise de la décomposition, brandissant la promesse d’une éternelle vitalité.

À Paris, les amulettes-phallus se survivent au Moyen-Âge malgré les interdits chrétiens et c’est parfois teintés d’humour et d’ambivalence, qu’on les retrouve figurés comme sur ces deux objets conservés au musée de Cluny dont la signification et l’usage restent nimbés de mystère

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et que le cartel du musée dédié au Moyen-Âge conserve, faute de précision, sous l’étiquette d’”enseignes profanes”.

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