Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

Elle trône toujours au-dessus du porche du 226 rue de Vaugirard, ancienne voie romaine reliant Lutèce à Chartres, dans ce qui ne se devine pas encore enclore le futur XVème arrondissement…

Sur la façade d’une masure imposante où transpire le fantôme de l’auberge d’antan -tel qu’on en retrouve encore au cœur de Paris dans les bâtiments réaffectés d’anciens relais de postes ou de tripots de carrefour, elle surplombe toujours de ses rayons peints les nouveaux commerces qui se succèdent.

“Le soleil brille pareil pour tous” et malgré les siècles qui travaillent, l’enseigne qui a perdu sa destination première, survit défiant désaffectations et réaménagements, à l’image de la divinité du ” Soleil Invaincu” des cultes païens de la Rome pré-chrétienne dont la statue de la Liberté de New York poursuit l’histoire, sans le savoir.

Tête de la statue de la Liberté exposée à Paris lors de l’Exposition Universelle en 1878


Nadia Barrientos - Paris Sortilèges

relief antique montrant la divinité du “Sol Invictus” conservé aux thermes de Dioclétien à Rome.

L’intuition d’une démocratie trop intangible pour s’écrire dans l’histoire d’une “Éternité par les astres” telle que l’avait rêvé le révolutionnaire cosmo-socialiste Auguste Blanqui, scelle dans la figure du soleil anthropomorphe le mystère éclatant d’un langage commun à tous dont l’alchimie, l’héraldique, l’iconographie des enseignes ou encore les figures foraines plus tardives déclinent le visage comme une énigme.

Ainsi, on retrouve, archétypale, l’une des pages enluminées les plus anciennes des traités hermétiques de la Renaissance: le Splendor Solis, dont le plus ancien manuscrit date de 1532 et est attribué au légendaire Salomon Trismosin, maître de Paracelse:

Enluminure extraite du manuscrit “Splendor Solis” attribué Salomon Trismosin, 1582.

Un soleil couleur de Feu et au masque humain se lève sur un paysage de campagne où se devine une cité qu’il irrigue de ses rayons d’or.

Un “Soleil d’or” dont le XIXème arcane du Tarot offre une matrice iconographique intéressante que le Jeu n’aura de cesse de revisiter depuis le XVème s:

Tarot Visconti-Sforza, plus ancien jeu de tarot connu,XVème s.


Tarot de Pierre Madenié, Dijon, 1709.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeu de Tarot du XIXème s


Tarot de Jacques Viéville, Paris, 1650.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Force est de constater: le Soleil est un emblème hermétique.

Et à Paris, il existe une science cachée dédiée aux “Enfants d’Hermès” qui passe inaperçue des occultistes les plus pointus: peut-être trop grossière, trop évidente pour arrêter l’attention, la ville elle-même se révèle une transmutation en cours dans l’athanor de la mémoire. Ses métamorphoses constantes, ses allers, ses retours, ses nouveautés, ses archaïsmes s’étreignent et se combattent dans les regards dérobés qui la surprennent à l’œuvre, tel Actéon découvrant la nudité de Diane.

Il est bien inutile de vouloir figer la nudité d’une déesse tout comme un coup de dés n’abolira jamais le hasard…

Qui sait si ce dernier ne rebondirait pas sur l’enseigne du Soleil d’Or de la rue de Vaugirard comme un printemps tardif où végètent les cristaux fossiles des souvenirs passés qu’un astre occulte préserve encore de l’Ange de l’Histoire.

“Le soleil brille pour tous”… garde-t-il le souvenir de tous ceux qu’il a éclairés?

Les soleils furent nombreux à Paris à servir d’enseignes au front de maisons et de tavernes à partir du Moyen-Âge. On dénombre 17 enseignes “Au soleil d’or” au XVIIème s. dans la capitale.

Elles sont très peu documentées et disparues pour la plupart. Vestiges et dessins en raniment certaines:

“Au Soleil d’or” maison sise 22 rue Vielle-du-temple, par Jean-Jules Dufour, 1908.


Enseigne sculptée du 126 rue du Faubourg St Antoine, XVIIIème s. conservée au Musée Carnavalet

 

Hermétique, ésotérique, héraldique…au XIXème s. c’est l’univers forain qui reprend dans ses baraques décorées en stuc le visage emblématique du soleil: un patrimoine non-documenté et disparu dont le Soleil qui apparaît dans le film “le voyage sur la lune” (1902) de Georges Méliès nous donne une idée:


L’auberge du Soleil d’or de la rue de Vaugirard date du début du XVIIIème s. Située alors en pleine campagne, elle avait été bâtie pour servir de résidence secondaire à un riche parisien avant de se voir transformée en auberge extra-muros quelques décennies plus tard, loin de l’agitation urbaine.

C’est probablement cette excentricité périurbaine-à l’époque le mur des Fermiers Généraux ceinturant Paris s’arrêtait au niveau de l’actuel boulevard pasteur- qui en fit un lieu de rendez-vous discret, propice aux réunions, aux fomentations et aux complots.

En 1791, en pleine Révolution Française, le complot du “soleil d’or” orchestré par un groupe de royalistes s’y organise. Leur dessein: exterminer les membres du club des Jacobins. Ce projet se solda par un échec.

Pas moins de cinq ans plus tard, en 1796,  l’auberge du Soleil d’Or redevient le carrefour d’une conspiration d’ampleur, le dernier épisode de la célèbre” conjuration des Égaux”, tentative de renversement du Directoire menée par le révolutionnaire Gracchus Babeuf dans un contexte d’exaspération sociale et face à la dérive inégalitaire du régime. Précurseurs du communisme, ceux qui se font appelés “les Égaux” et qui se réunissent au “Soleil d’or” de Vaugirard, prônent une collectivisation des terres ainsi que l’abolition de la propriété privée. Une instauration de l’égalité qui passe par la prise du pouvoir par la violence, profitant du campement voisin d’un régiment de soldats à Grenelle.

Ils tentent de soulever les soldats du régiment en partant de l’auberge, dans la plaine de Grenelle dans le nuit du 9 au 10 Septembre….Ce sera un échec: arrêtés, ils seront exécutés.

À la fin du XIXème s., plus de trace de l’auberge du Soleil d’or:

Le “lavoir du Soleil d’or”, fin du XIXème s.

 

L’enseigne est toujours là mais c’est un lavoir désormais qui tient lieu de rencontres au fond d’une cour qui existe encore et à l’ombre des révolutions et des régimes qui vont se succédant, sous les rayons d’un astre lui toujours vivant et qui, se révèle, bon gré, mal gré, le plus ferme résistant.

Le porche actuel, 226 rue de Vaugirard.

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